



LE CHÂTEAU MEDIEVAL DE CORROY A CORROY-LE-CHÂTEAU
Le château de Corroy est un château de plaine, ceint de douves nourries par plusieurs sources. C'est le témoin le plus important et le plus complet que nous a légué le XIIIe siècle, non seulement pour la Belgique, mais pour l'ensemble des Pays-Bas où il fait figure de vaste résidence et forteresse d'un prince territorial. Il fut essentiellement construit en grès pour le cœur des murs et les revêtements, et en dolomie pour les encadrements des baies et certains parements (par exemple à la base des tours et des courtines). Le château fut élevé en deux phases: la première vers 1247 vit l'édification sous Philippe de Vianden* et Marie de Brabant-Perwez d'un puissant donjon rectangulaire, entouré probablement d'une palissade délimitant une cour intérieure. Ce donjon d'habitation, ou «grosse tour de Vianden» rasée vers 1730, fut retrouvé lors de sondages effectués en 1974. Dans une seconde phase, peu après 1268, date de l'achat définitif du comté de Namur par Guy de Dampierre, comte de Flandre, le duc de Brabant a dû amener les Vianden, ses consanguinei et ses alliés, à réagir par la construction en pierre d'une enceinte à tours multiples, face au château namurois de Golzinne. L'inspiration vient de France, de Philippe-Auguste, oncle par deux côtés de Philippe de Vianden, peut-être même du Louvre. Cette seconde phase fut très considérable et nous a été transmise en grande partie. L'enceinte est sans doute terminée avant 1288. Cette année-là, Godefroid de Vianden s'intitule seigneur de Corroy (le premier!), donne une charte de franchise aux habitants du village et dispense les chanoines de Floreffe de payer le droit de la porte du château.
Les épaisses courtines portent un chemin de ronde continu, passant par les tours et traversant le châtelet, les logis, voire la tribune de la chapelle. Le parapet est formé de merlons entre des fenêtres-archères, garnies de volets en temps de paix. En période de conflit, ces mantelets étaient remplacés par un hourd de bois dont les boulins sont facilement discernables.
Corroy a quatre tours d'angle voûtées, désignées vers 1500 dans les archives d'après les points cardinaux; la plupart flanquent la muraille. Ces tours ont de remarquables archères de deux mètres de haut (agrandies et retaillées en canonnières en 1477) et un parapet hourdé comme les courtines. Les portes des hourds peuvent servir d'entrée aux latrines en bois.
Le châtelet d'entrée (où se trouve la «chambre de Vianden») est un véritable poste d'observation et de commandement. Il est constitué de deux demi-tours (ou «tourettes») semi-circulaires et très militaires (archères, voûtes, fente d'observation) enserrant un passage fort bien protégé (pont-levis, herse, assommoir, deux portes à doubles vantaux). Au cours des temps le châtelet fut modifié, dédoublé même, et pour moitié détaché du château; le châtelet actuel, ou plus communément la «barbacane», restaurée en 1718, est déjà la quatrième version. Le passage primitif fut aussi changé: son niveau fut fort abaissé au XVe siècle et une galerie le surplomba au XVIe siècle afin de relier directement les demi-tours. En 1542 Martin van Rossem s'empara du château après l'avoir canonné du village, ce qui eut pour effet de détruire des pans entiers du châtelet. On répara la partie haute et on enterra malheureusement la base des tours et des murailles d'entrée pour mieux protéger ces constructions de l'artillerie. Ce faisant, le seigneur de Corroy fit perdre au château le tiers de sa hauteur et un des aspects les plus imposants de la forteresse médiévale. Wilhelmine de Bronckhorst-Battenburg, veuve d'Alexis de Nassau, remplaça la barbacane en 1559-1560: deux lionceaux à ses armes et à celles de son mari en témoignent. La plus grande partie de ce bâtiment fut refaite en 1718. Voilà pour les caractères militaires du château.
Mais Corroy était également la demeure de princes liés à la maison de Brabant: les Vianden et leur bailli occupèrent des constructions accolées aux courtines. Certes ils avaient sacrifié à la valetaille tous les rez-de-chaussée, qu'il s'agît des dépôts sous la grande salle, des cuisines sous la petite salle, du niveau inférieur de la Chapelle Notre-Dame qui était de plain pied avec la cour, du fournil, du chenil, des grandes et des petites écuries. Au premier étage, les maîtres se réservaient l'«aula» ou salle de réception, le petit appartement intime entre les tours nord et ouest, ainsi que la tribune de la chapelle. Corroy visualise par conséquent le clivage horizontal de la société médiévale. Ajoutons que Corroy disposait de trois puits, deux dans la cour et un sous la cuisine. Dès la fin du XVe siècle, un colombier était installé dans la tour sud: une réserve de viande non négligeable.
Pillé à deux reprises par les Français de Louis XIV, en 1690 et en 1697, Corroy tomba pendant quelques années au rang de château-ferme, à une époque où les Nassau, endettés, s'occupaient d'autres résidences. Vers 1730-1740 le comte de Corroy, revenu à meilleure fortune, entreprit dans sa vieille forteresse des travaux considérables qui finirent par assécher ses ressources, mais qui visaient à en faire une étonnante demeure de plaisance. Le donjon central fut abattu, de même que la courtine sud-est: le soleil put désormais envahir la cour et les vastes appartements créés au nord et au nord-est. En deux campagnes architecturales et en récupérant les matériaux de démolition, on créa des pièces multiples et variées. Les espaces du rez-de chaussée devinrent des salons d'apparat. Après un relatif abandon au début du XIXe siècle, le château fut redécoré au gré des modes successives: ainsi la salle à manger de marbre (1848), chef-d'œuvre inspiré de la Casa du Labrador à Aranjuez, est-elle dans l'esprit du XVIIIe siècle alors que le grand vestibule et la chapelle (1863) s'inspirent du néogothique ambiant dans l'esprit de Pierrefonds que les Trazegnies, très liés à la cour des Tuileries, avaient dû visiter. Dans un salon voisin, de magnifiques toiles ornementales des années 1770 ont été installées après la destruction de l'ancien hôtel des comtes de Villegas à Bruxelles. Elles sont admirablement intégrées au bâtiment depuis les années 1870. L'ensemble de la décoration a été refait et entretenu jalousement à partir de 1957.
Autour du bâtiment, les Nassau avaient créé de superbes jardins à la française, avec charmilles, parterres et labyrinthe, dont un livre terrier de 1743 rappelle les charmes et la splendeur.
Propriété à l'origine des seigneurs d'Orbais, Corroy passa en 1200 à une branche cadette des ducs de Brabant puis, toujours par mariage, aux comtes de Vianden, aux comtes de Sponheim, aux Wittelsbach, comtes Palatins du Rhin, aux comtes de Nassau-Dillenburg, princes d'Orange et enfin aux comtes de Nassau-Corroy qui s'éteignirent en 1809 dans les marquis de Trazegnies. Le château est aujourd’hui la propriété d’Olivier-Othon-Gillion, quinzième marquis de Trazegnies, neuvième marquis d’Ittre. De ce fait, ce bâtiment - phénomène assez rare - appartient encore aux descendants de ses tout premiers seigneurs et constructeurs. Comment ne pas évoquer en ces lieux des personnalités aussi fortes que celles d'Engelbert II de Nassau (1451-1504), cousin germain et fidèle soutien de l'Empereur Maximilien ou de Philibert de Veyré, dit «la Mouche», seigneur engagiste de Corroy entre 1494 et 1512, qui fut son collaborateur et qui dirigea pratiquement le royaume de Castille à la mort de Philippe le Beau! Ses armes, ornées de la Toison d'Or, surplombaient l'entrée médiévale avant que Martin van Rossem ne les réduisît en poussière.
L'importance de ce château fort, unique par sa conception militaire et par sa grandeur princière, mais aussi par le fait qu'il se situe au cœur d'un parc romantique et que ses bâtiments d'habitation ont été refaits au XVIIIe siècle, n'a d'équivalent que les nombreux secrets encore enfouis dans ses murs, dans ses caves et sous ses fondations.
W.U. et O.d.T.
* Il était le fils de Marguerite de France-Courtenay, sœur de Baudouin II, empereur de Constantinople. Profitant de l'éloignement de son jeune frère, elle avait régné sur le comté de Namier, fief des Courtenay, de 1228 à 1237 et avait été renversée par un coup d'Etat à l'instigation de Baudouin II. De ce fait, en épousant Marie de Brabant, dame de Corroy, leur fils Philippe s'installait aux portes d'un territoire qu'il espérait reconquérir. Il finit par se réconcilier avec son oncle qui en fit même un successeur potentiel en 1245. Cependant la prise de Constantinople par Michel VIII Paléologue en 1261 força l'empereur latin à chercher du secours en Europe et, pour ce faire, il dut vendre son comté de Namur à Guy de Dampierre, comte de Flandre. Le prince qui aurait dû acheter cette principauté formant pour ses Etats un prolongement naturel était le duc de Brabant, mais ce dernier était un jeune homme épileptique, Henri IV, et la noblesse était divisée à son sujet, une partie tenant pour lui, une autre pour son jeune frère Jean. Pendant cette période d'interrègne, le Brabant laissa passer l'occasion de s'étendre en achetant le Namurois. Quand Jean de Brabant devint Jean Ier en 1267, sa réponse au défi de la Flandre fut Corroy qui était à l'époque la plus importante forteresse du duché et qui bénéficia des finances ducales.
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Bibliographie
Ubregts W., Le château de Corroy au Moyen Age et au début des Temps Modernes, Gand 1978.
Ubregts W. et Doperé F., La chapelle castrale du château de Corroy (Prov. Namur) au XIIIe siècle, (Acta Archaeologica Lovaniensia - Monographiae,8), Louvain, 1996, p. 389-401.
Ubregts W. et Doperé F., La chapelle castrale du château de Corroy au XIIIe siècle, dans "Château-Gaillard", Etudes de castellologie médiévale, tome XVII, Caen, 1996, p. 169-173.
Ubregts W. et Doperé F., Adaptation d'un château médiéval aux armes à feu: le cas de Corroy-le-Château en 1477-1478, dans Revue du Nord, n° 5, hors série, Lille 3, 1997, p. 143-153.
Informations pratiques :
Rue de Corroy-le-Château 4
5032 Corroy-le-Château
Tous renseignements :
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